Sauvons le Lycée Schoelcher

Le combat de Victor Schoelcher continue

« LE COMBAT DE VICTOR SCHOELCHER CONTINUE »

 

S'il y a un sentiment qui nous est, me semble-t-il, commun à tous, ce soir, c'est que la célébration que nous faisons aujourd'hui de la mémoire de Victor Schoelcher n'est pas une cérémonie ordinaire, c'est que les circonstances politiques et sociales lui donnent un caractère insolite, d'autres diraient un caractère menaçant.

Hommage à Victor Schoelcher, hommage rendu à un homme, non par un groupe, non par une secte, non par une chapelle, mais par un peuple unanime, pourquoi donc ?

Sans doute parce qu'à l'heure où nous sommes, à l'heure où, à travers le monde, de petits groupes d'hommes de plus en plus féroces s'accrochent désespérément à leurs privilèges contre-nature, à l'heure où chaque bourgeoisie a son Indochine ou sa Malaisie, et où au visage des nations décadentes afflue le sang des vieilles barbaries, il est sain d'évoquer la figure d'un homme qui toute sa vie crut à la liberté, qui toute sa vie exalta l'égalité, qui toute sa vie lutta pour que la fraternité fût, et parmi les hommes et parmi les peuples.

Mais secondement, et venant à nous-mêmes, et regardant les remous qui agitent, même aux yeux les plus optimistes, la société Martiniquaise, nous disons qu'un événement capital s'est produit cette année aux Antilles ; que cet événement est de ceux que l'histoire ne pourra passer sous silence ; que l'année 1951 restera l'année de la prise de conscience du problème martiniquais par l'ensemble du peuple de notre pays.

 

Un problème Martiniquais ? Oui, comme de Madagascar ou de l'Indochine. Un problème comme de l'Algérie ou de l'Afrique Noire.

Je sais bien que la coquetterie Martiniquaise a été longtemps d'en nier jusqu'à l'existence. « Une colonie, mais pas comme les autres ». Ainsi  s'étourdissait volontiers le simple homme de chez nous. Mais le matraquage du flic et la mitraillette du C. R. S. ont magistralement opéré l'indispensable mise au point.

Le problème Martiniquais ? Mais ce sont les fusillés du Carbet. Ce sont les blessés de la Chassin. Ce sont, traînés de prison en prison, trois ans, les syndicalistes de Basse-Pointe. C'est la liberté de la presse menacée ; ce sont les libertés syndicales épiées ; c'est du fond de son cachot Blezés qui accuse, comme du fond de sa tombe, André Jacques ; c'est, chaque jour plus arrogant, le sadisme policier, et chaque jour plus dépendante, la justice.

 

Le problème Martiniquais ? Mais c'est ce peuple qui se réveille d'une illusion maintenant séculaire, se frotte les yeux et découvre que déjà il est un peuple paria, et que demain, s'il n'y prend garde, il sera de nouveau un peuple esclave.

 

Et alors, puisque voici de nouveau les temps odieux, le temps où s'exacerbe l'exploitation de l'homme par l'homme, le temps de l'orgueil et de la persécution raciale, nous qui, devant l'événement, n'entendons rester ni muets, ni passifs, nous en appelons, non pas comme on invoque une oublieuse divinité, mais lucidement, et comme au susciteur de courage, à celui qui le premier guida le peuple Martiniquais dans le combat contre la tyrannie, à celui qui le premier arma nos cerveaux pour la lutte libératrice, à celui qui, tant que quelque part dans le monde, le talon du colonialisme pèsera sur la nuque de quelque peuple, méritera, comme la protestation de la conscience, de rester vivant solennellement, nous en appelons à Victor Schoelcher.

 

De Victor Schœlcher on connaît la passion maîtresse et la profession de foi qui l'exprime :

« La liberté n'est pas seulement une convention faite entre les hommes, mais aussi une vérité naturelle parvenue à son évidence : la liberté en effet, renferme à la fois le bien matériel et le bien moral, c'est-à-dire la destinée suprême de l'homme. Le principe de liberté étant juste sur toutes les faces, il doit être souverain absolu, même despotique. C'est pourquoi nous qui aimons mieux nous passer de sucre, que d'abandonner le sentiment d'humanité, nous le déclarons, et avec toute la gravité qu'un homme puisse mettre à les prononcer, nous acceptons dans son entière portée un mot célèbre et nous disons nous aussi : « Périssent les Colonies, plutôt qu'un principe ».

 

Oui. Un principe en socialisme, c'est le cerveau en physiologie, c'est l'axe en mécanisme ; sans principes respectés, il n'y a plus d'ordre, plus de société, plus rien, il ne reste que misère, chaos et dissolution .

Paroles ? Libéralisme vague ? Non point.

Le premier, après avoir planté le croc de ses sarcasmes dans la chair du trafiquant Le génie de Schoelcher est d'exigence et d'intransigeance. Même Montesquieu biaise. Même l'Abbé Grégoire hésite.d'hommes, deux chapitres plus loin distingue, compose, tempère et finit bel et bien par dédouaner l'esclavage colonial. On connaît le raisonnement :

« Il y a des pays où la chaleur énerve le corps, et affaiblit si fort le courage que les hommes ne sont portés à un devoir pénible  que par la crainte du châtiment : l'esclavage y choque donc moins la raison ».

Deux lignes plus bas, nouvelle concession : non seulement la raison n'est pas choquée par l'esclavage colonial, mais encore c'est la raison qui en réclame l'existence :

« Comme tous les hommes naissent égaux, il faut dire que l'esclavage est contre la nature, quoique dans certains pays, il soit fondé sur une raison naturelle, et il faut bien distinguer ces pays d'avec ceux où les raisons naturelles même le rejettent comme les pays d'Europe où il a été si heureusement aboli ».

Et enfin la conclusion aux allures de capitulation :

« Il faut donc borner la servitude naturelle à de certains pays particuliers de la terre ».

 

Eh bien ! la grandeur de Schoelcher a été de n'avoir pas souhaité borner la servitude, mais d'avoir voulu en faire disparaître la lèpre de la surface de la terre, de ne pas avoir admis de raison naturelle qui la justifie ; d'avoir braqué au contraire contre elle toutes les armes de l'esprit et de l'intelligence, et c'est par-là qu'il a droit à notre impérissable reconnaissance.

Oui, en combattant tout relativisme de la liberté, en rejetant tout compartimentage de l'espèce humaine, en ne déniant sa place au soleil du droit à nulle partie de la planète, en n'acceptant jamais  la classique hypocrisie qui consiste à « transformer les tares de la société en tares de la nature », il ébranle non seulement le fondement de l'esclavagisme d'hier, mais les assises du colonialisme d'aujourd'hui, et dans la nuit de nos épreuves, son seul nom, s'il éclate, c'est comme l'indication lumineuse d'un désaveu de la politique d'oppression et de brigandage que certaines nations plus favorisées croient pouvoir continuer aujourd'hui encore, à imposer au reste du monde.

 

Audace de Victor Schoelcher. La revendication de la liberté ne l'épuise pas. Par elle à la rigueur, il appartient encore à sa classe, par vocation libératrice d'esclaves et recruteuse de salariés. Mais par où il dépasse et sa classe et son époque, où il apparaît comme un précurseur de la démocratie vraie, c'est quand du combat pour la liberté, il s'élève à un combat autrement âpre, que jusqu'à présent d'ailleurs la victoire n'a pas encore sanctionné en faveur de notre peuple : je veux parler du difficile, de l'essentiel combat pour l'Egalité des Droits.

Difficile ? A titre de jalon 1830. Que disent les Saints-Simoniens ? Ils présentent à la Chambres des Députés un programme où on lit ceci :

« … Les Saint-Simoniens croient à l'inégalité naturelle des hommes et regardent cette inégalité comme une qualité indispensable de l'ordre social ».

A titre de jalon 1871. Qu'affirme Renan ?

« Les hommes ne sont pas égaux, les races ne sont pas égales, le nègre par exemple est fait pour servir aux grandes choses voulues et conçues par le blanc ».

A titre de jalon, M. DUHRING et les « faux-fuyants embarrassés » raillés par Engels, dans lesquels il se débat pour - sous prétexte d'infantilisme ou de folie ou d'incapacité ou d'ignorance - justifier au détriment de certaines catégories de personnes ou de peuples, les dérogations les plus choquantes au principe qu'il a posé lui-même d'une valeur égale de tous « les vouloirs humains ».

Et c'est précisément cela, ce discrédit de plus en plus haineux des principes d'égalité à mesure que la bourgeoisie s'épouvante davantage de la présence en face d'elle d'une nouvelle classe révolutionnaire, c'est cela, ce contexte historique de plus en plus ingrat qui accuse et singularise le mérite de Victor Schoelcher d'avoir dit, proclamé, maintenu pendant cinquante ans, sans se laisser influencer par la mode ou les sophismes, que la liberté n'est rien sans l'égalité, qu'à la limite, elle n'est même plus la liberté sinon pour les uns d'écraser, et la liberté pour les autres d'être broyés.

Mieux que Lamartine, mieux que Tocqueville, avec la même impétuosité continue que l'Abbé Grégoire, Schoelcher voulut la liberté des nègres. Il est vrai. Mais ce que très peu, même pas Grégoire et en tout cas ni Isambert ni Perrinon, ni les réformateurs Anglais, n'avaient osé demander, il l'exige : l'égalité des droits entre noirs et blancs, l'égalité réelle, l'égalité totale.

« Le Gouvernement Provisoire, écrit-il, a voulu la liberté des nègres sérieusement. Il était indigne de lui d'abolir le mot pour installer la chose sous un masque plus ou moins trompeur. Il a décidé que les nègres seraient libres comme les blancs, ni plus ni moins ».

Et encore :

« Le suffrage universel a été donné aux noirs parce que l'on voulait avant tout élever les colonies purifiées à la hauteur de la Métropole, parce qu'on voulait, nous le répétons, les mettre pleinement dans le droit commun… Le Gouvernement provisoire a parfaitement su ce qu'il fallait, il a compris que s'il excluait les nouveaux affranchis de la jouissance des droits du citoyen, ils formeraient une caste à part, une caste de parias politiques et perpétueraient l'inégalité dans les Colonies régénérées ».

Jamais que lorsqu'il s'agit de cette revendication encore aujourd'hui contestée sournoisement ou ouvertement combattue, la sentence schoelchérienne ne se fait plus tranchante et lapidaire :

« Le Gouvernement Provisoire a été parfaitement logique lorsqu'il appela au suffrage universel les esclaves qu'il affranchissait. En rendant les nègres à la liberté, on ne pouvait leur marchander le droit ; on ne  pouvait en faire des demi-citoyens, des quarts de citoyens, des hermaphrodites politiques qui n'auraient eu ni place, ni rang, ni caractère dans la société démocratique qu'a glorieusement fondée la révolution de février ».

 

Tout Schœlcher revit dans cette série de formules : l'honnêteté du cœur, la rigueur de l'esprit, l'intrépidité jacobine.

Et on sait que c'est cela, cette volonté d'introduire l'égalité dans la société coloniale, cette volonté révolutionnaire de supprimer tout privilège qui pût apparaître comme un privilège de caste, on sait que c'est cela, beaucoup plus que les mesures d'abolition, qui alimenta contre Schoelcher les haines les plus tenaces, et dont en fait, jamais les colons blancs ne purent  prendre leur parti. Et que c'est de cela aussi que dans son livre : « La vérité aux ouvriers et aux travailleurs de la Martinique », Victor Schœlcher faisant un examen critique de son œuvre, tire, et cela mérite d'être souligné, la plus grande fierté.

« Il faut bien le dire, toutes ces critiques posthumes ne datent que du jour où les premières émotions étant passées, on a rêvé de reconquérir la suprématie perdue. Le grand crime des rédacteurs de la loi, dont on louait la prudence et que l'on stigmatise à cette heure, leur grand crime, c'est de n'avoir pas voulu maintenir l'inégalité des classes. Et que l'on n'aille pas se récrier : la chose a été naïvement avouée, entre autres par le «Courrier de la Martinique» du 14 mars 1849.

« Les auteurs des décrets n'ont pas aperçu que, pour assurer le succès de la grande transformation sociale que la liberté apportait aux colonies, il était indispensable de maintenir à la tête du mouvement cette portion de la population qui, par l'instruction, la possession des capitaux, les mœurs et une habitude ancienne de la liberté, pouvait plus fructueusement servir de modèle et de guide aux nouveaux membres de la grande famille ». Oui, voilà bien tout notre crime ; si, à cette heureuse portion de la population coloniale nous avions donné je ne sais quel privilège qui l'eût mise à la tête du mouvement, si nous lui avions laissé exclusivement tous les emplois en partage, on exalterait notre sagesse. C'est parce que nous avons eu  la petitesse d'esprit de donner des places à des mulâtres et à des nègres, que nous sommes déclarés des ennemis du pays, des adversaires de la fusion, des démagogues qui voulons fonder, par la terreur et la division des classes, notre domination à travers l'océan. O Justice et bon sens des partis ! ».

Maintenir en haut le maître d'hier  : de l'esclave libéré, faire tout au plus un sujet, Victor Schœlcher ne l'a pas voulu.

Et c'est pour cela que si nous pouvons songer aujourd'hui à compléter la conquête Schœlcherienne de l'égalité politique par celle de l'égalité sociale et économique, il ne saurait être question pour nous de renier Schœlcher et de ne pas nous apercevoir, qu'aujourd'hui encore, invisible mais efficace, il combat avec nous.

 

On a trop vite identifié Victor Schœlcher à l'idéaliste qu'effectivement il porte en lui. Par là, il est de son temps, et l'emploi dans son œuvre des mots « Droit, Justice et Liberté », ornés comme d'entités métaphysiques de la capitale protocolaire, en sont les signes les plus extérieurs. Mais endormeur, lénifiant, mystificateur, son honnêteté lui interdit de l'être jamais, et par là, le combattant d'aujourd'hui qui se veut lucide, le sent extraordinairement proche.

Je vois bien ce qui lui manqua : de n'avoir pas épuisé l'analyse de la notion même de la colonisation ; de n'avoir pas vu qu'elle recelait, préformés, tout l'arbitraire, toute l'injustice, toute l'exploitation de l'homme par l'homme, et la discrimination raciale, et le sadisme et la barbarie.

Et je vois un autre manque : que Schoelcher ramenant le problème colonial à un problème social, en méconnaît un aspect, qui est d'être un problème national ; que parallèlement, Schoelcher surestime la civilisation européenne dans le dernier état de son accomplissement ; qu'il surestime pour tout dire la civilisation bourgeoise ; qu'en petit-fils du siècle des lumières, il a tendance à la doter de pérennité et d'universalité, à partir de quoi il ne peut évidemment rêver que d'y associer les autres peuples, ce qui à la limite, débouche dans un messianisme, donc dans un paternalisme européen. Et je vois bien que la racine de ces manques, réside dans cet autre manque : que Schœlcher est logicien et non dialecticien.

 

Mais à côté de ces lacunes, quel feu ! quelle intrépidité ! quelle audace !

Et singulièrement, de n'avoir pas, contrairement aux utopistes de son temps, nié ou tâché d'escamoter la lutte des classes. Et singulièrement de n'avoir pas laissé le ronronnement de sa belle conscience – quelle que complaisance qu'on le soupçonne d'avoir pour elle -  couvrir à ses oreilles le ronflement du moteur de l'histoire. Et singulièrement dans le temps que se fait l'histoire, de ne s'être pas réfugié dans les nuages, dans un neutralisme atemporel ; d'avoir pris parti. Et, singulièrement, prenant parti, d'avoir été jusqu'au bout, et d'être devenu véritablement un homme de parti, un chef de parti.

A ceux qui rêvent d'idylle historique, qui répond ? Victor Schoelcher. Et que répond-il ? Par des lignes datées de 1833, et que n'eût pas désavoué Marx :

 « Depuis qu'il y a eu réunion d'hommes, les opprimés n'ont jamais rien obtenu des oppresseurs que par la force. C'est une nécessité qu'il faut reconnaître avec nous. Je ne suis coupable ici que d'avoir réfléchi et reconnu la triste vérité.  La proclamer n'est pas mal faire. C'est avertir seulement la minorité riche et forte, que, sous peine de mort, elle doit satisfaire la majorité faible et pauvre. Je ne m'abandonne pas à la fatalité, je lutte de tout mon courage ».

A ceux qui, devant la révolution des opprimés font la petite bouche et jouent aux moralistes dédaigneux ; à ceux qui gémissent sur un exploiteur tué, après avoir regardé pendant cinquante ans , les yeux secs, la torture de milliers d'exploités, qui répond ? L'honnête Victor Schoelcher :

« En ce qui nous regarde, nous répudions comme absurde et dangereuse, toute morale qui nierait à l'opprimé le droit de se délivrer de l'oppression par tous les moyens, et nous ne croyons pas devoir au lecteur de le faire juge de ce sentiment. Pour trouver où est écrit le droit des esclaves à secouer le joug, les hommes libres de France n'ont qu'à chercher dans leur pensée ce qu'ils feraient si des Africains les réduisaient en esclavage ».

A ceux qui, pour éluder les transformations indispensables, à ceux qui, ne pouvant s'opposer à l'histoire, essaient de ruser avec elle et s'en remettent au temps, c'est encore Victor Schoelcher qui répond et par des mots qui constituent une pleine et claire justification de l'action révolutionnaire :

« Amené au point où nous sommes et analysé de la sorte, le droit de l'homme sur l'homme, aux yeux même des colons n'est plus qu'un fait, et un mauvais fait. Ils accordent qu'il est juste de le détruire mais ils reculent indéfiniment l'heureux jour ; ils laisseraient volontiers le fardeau à leur fils, et plusieurs nous disent :

« Ne vous occupez pas de cette destruction, n'en troublez point notre société, elle s'opérera d'elle-même et par nous-mêmes dans le temps et dans l'espace…. Laissez faire à nos vices et à nos vertus, laissez faire au temps… ». Comme si l'histoire ne nous apprenait pas que le temps n'accomplit rien tout seul en morale comme en politique, et qu'il veut être aidé ».

Et enfin qui dans la houle du combat, qui dans le fracas des coups portés, prend à charge les traîtres, qui prend à la gorge Bissette, qui règle son compte au bissettisme (Bissette, tête de ligne de l'infamie dans l'histoire martiniquais, comme Delgrès l'est de l'honneur, Bissette le triste sycophante de la féodalité des colons, Bissette dont la fangeuse postérité continue à nuire) sinon Victor Schœlcher, et qui, les fausses perspectives dissipées, indique d'un geste magistral à notre peuple la voie du salut ? C'est inoubliablement, Victor Schœlcher.

Mémorable cette page – testament :

« Je n'ai plus rien à vous dire, mes chers concitoyens, vous savez maintenant si je suis votre ennemi. En tout cas, avant de terminer, je veux vous donner encore un conseil d'ami véritable. Gardez-vous de la division ! Gardez-vous de la division ! Restez unis avec ceux qui vous ont courageusement défendus jusqu'à ce jour ; loin de vous séparer, resserrez vos liens plus étroitement que jamais. Rendez-vous solidaires les uns des autres… Quand on verra  votre parti puissant par son entente, on reconnaîtra qu'il faut compter avec lui. On luttera au contraire contre les éternelles lois du progrès, si on espère trouver la victoire dans vos querelles intestines… Adieu, mes amis, mes frères. Gardez-vous de la division ! Gardez-vous de la division ! »…

 

Victor Schœlcher dépassé ? Victor Schœlcher décrépit ? Mais non, c'est notre régime économique et social qui l'est, et vermoulu. Et voyez donc comme dans sa pierre, le bonhomme Schoelcher continue ! Voyez comme il annonce ! Voyez comme il dénonce ! Et toute la politique que le gouvernement Français suit depuis quatre ans aux Antilles, s'en trouve accablé.

Refusez aux « indigènes » d'Outre-Mer, le bénéfice de la Sécurité Sociale. Videz de son contenu la loi du 19 mars 1946. De la Martinique, de la Guadeloupe, de la Réunion et de la Guyane, faites des départements de parodie. C'est bien. Allez plus loin. L'escroquerie que constitue l'escamotage de la loi du 19 mars 1946, aggravez-la par l'insulte qu'assène le décret du 8 juin 1951. Hiérarchisez les fonctionnaires. Distinguez « l'Européen » de « l'autochtone ». Faites du premier un féodal, et de l'autre un déclassé. Surpassez-vous ; faites publier par vos dix-huit chefs de service et directeurs le triste document que l'on sait. Campez face à face, et séparées par un fossé que rien ne peut combler, deux races ; l'une de seigneurs, l'autre de sujets, l'une à qui la sagesse se doit de ménager une vie commode, la seconde trop habituée à la gêne pour que l'Etat ne soit fondé à prélever sur elle ce dont il a besoin pour alimenter sa générosité envers la première. Fort bien. Notre vengeance est déjà dans Schœlcher. Toute notre vengeance indiquée, comme en un livre de prophéties sombre et claire. D'abord la mise en garde : « qu'aux colonies comme en France, le temps de fictions est passé ».

Ensuite, l'appel « aux puissances » :

« Espérons que le ministre ne laissera pas plus longtemps les Antilles à la merci des chefs de service ankylosés dans les préjugés néfastes d'un autre âge, et qui, s'ils voulaient de propos délibéré, souffler la discorde, ne s'y prendraient pas autrement qu'ils le font… Tout le bénéfice des réformes les plus avantageuses dans les institutions est à peu près perdu, si par un égard plein d'inconséquences pour ce que l'on appelle les positions acquises, on laisse la charge de mettre en œuvre ces réformes à des fonctionnaires qui les détestent. Eloigner les agents d'iniquité….les remplacer par des hommes voulant sincèrement tous les progrès nécessaires, est une question de salut ».

 

Mais aussi, magnifique l'avertissement :

« Toute loi d'exception est mauvaise, très mauvaise. Il ne faut pas sortir du droit commun vis-à-vis des nègres. Ils ont le sentiment, nous oserions presque dire, l'instinct du juste. Fasse le bon génie de la France que le législateur n'ait pas un jour à se reprocher avec désespoir d'avoir oublié cette magnifique parole d'un historien Chinois :

« Les vapeurs qui forment la foudre sont composées des larmes de l'innocence opprimée ».

 

Allons donc, trêve d'hypothèse absurde. Les ministères ne liront jamais Victor Schoelcher !

Mais au moins,  nous Martiniquais, lisons-le, nourrissons-nous de lui, fortifions-nous de lui, et unis comme le voulait Schoelcher, engageons-nous dans la grande bataille martiniquaise contre l'oppression, contre l'humiliation, contre le colonialisme, pour le Pain, la Paix, la Liberté et l'Egalité des Droits.

 

Source, Discours prononcé le 21 Juillet 1951 sur la Savane, Brochure publiée par la Fédération de la Martinique du Parti Communiste Français



10/08/2008
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