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Relire Schoelcher

RELIRE SCHŒLCHER

 

J’ai l’habitude, tous les ans, à l’approche du 21 juillet, de relire Schœlcher. Et chaque fois la même impression me frappe. Je suis émerveillé de son actualité. Schœlcher, comme déjà on l’appelait de son temps, l’homme à marottes, est vivant, plus que jamais vivant. Sa redingote a pu vieillir, ses idées, pas. Et Schœlcher est toujours devant nous :

 « Jeune encore de gloire et d’immortalité ».

Bien sûr, on voit très bien chez lui quelles idées portent la marque de son époque.

Il croyait à l’existence d’un droit naturel, antérieur à la société. Nous, de nos jours, nous croyons plutôt à l’existence d’un droit né de la société. Il croyait, avec plus de nuances d’ailleurs qu’on ne le suppose généralement, au Progrès avec un grand P, un Progrès dont le déroulement de l’histoire ne serait que la lente mais sûre réalisation.

Nous croyons, nous, aujourd’hui, plus volontiers, que l’histoire est moins l’incarnation de l’Idée que le champ de l’activité humaine.

Victor Schœlcher croyait au peuple et le peuple c’était pour lui cette grande chose indifférenciée qui émerveillait et effrayait en même temps les romantiques.

Les révolutions que le monde a connues depuis la Commune de Paris ont certainement aiguisé notre vision et là où Schœlcher voyait un peuple indifférencié, nous verrions avec plus de précision ces groupes sociaux antagonistes, que l’on appelle des classes. En fait, on voit très bien de qui Schœlcher a hérité ces idées. Certaines, du XVIIIe siècle et de la philosophie des Lumières, d’autres de Saint-Simon ou de Fourier. D’autres encore, des socialistes pré-marxistes de son temps.

Mais cela dit, « père » Schœlcher tient encore admirablement et malgré les inévitables lézardes, l’édifice résiste de façon surprenante à l’injure du temps. Liberté, Justice, Humanité, ces grandes idées que l’on a cru discréditées et que l’on a voulu discréditer en effet en qualifiant d’utopiques ou de quarante-huitardes, ces idées, parce que de les avoir laissé envahir par la rouille, le monde a beaucoup souffert, le monde a réappris à les chérir. L’idéalisme n’a jamais eu plus de fraîcheur et de saveur que depuis que, de Hitler à Rakosi en passant par Staline, l’histoire est devenue le terrible lot des « réalistes ».

 

Aussi bien à la veille de ce 21 juillet, ce n’est pas aux peuples qu’il faut réapprendre Schœlcher, car les peuples sont Schœlchéristes d’instinct. C’est aux gouvernants. Et Schœlcher serait sans nul doute, et mieux que Machiavel, un excellent précepteur de princes. Pour ma part, du florilège  schœlchériste, en ce 21 juillet 1958, je choisirais volontiers quelques bouquets que j’offrirais à ceux qui conduisent le mauvais bal du monde.

Au gouvernement américain qui, courageusement, avait pris l’initiative d’une politique d’intégration scolaire, mais vient de capituler devant les exigences discriminatoires des racistes du sud des Etats-Unis ? Je lui dédierais la phrase de Schœlcher sur le droit de la nation à imposer silence aux « lobbies » : « la mère veille avec sollicitude sur tous ses enfants et lui nier la faculté de protéger les infimes contre les forts, d’user de son autorité pour dompter les aînés quand ils oppriment les jeunes, c’est lui nier sa plus noble prérogative ».

 

L’assassinat d’Imre Nagy ? La déloyauté et la cruauté des Russes en la circonstance ? Le refus des intellectuels communistes mondiaux de désapprouver un tel forfait ? Ici encore, Schœlcher aurait son mot à dire : « Absoudre de tels attentats… trouver bons tant d’offenses flagrantes à l’équité… cela passe notre entendement. Et des hommes viennent dire que les coupables de tant d’actes sauvages ont sauvé la civilisation ?.. Ils glorifient la terreur sous le nom de repos public. Mais à moins que le mot célèbre « la fin justifie les moyens » ne soit pas une doctrine abominable, les égorgeurs restent les plus haïssables des assassins ».

 

Quant à la France, quant aux colonels qui, sur le corps de la République anesthésiée, méditent de remodeler au sabre le visage de la France, du fond de la tombe, c’est Schœlcher qui leur crie le suprême avertissement : « En définitive, le problème reste toujours le même : trouver une organisation sociale qui garantisse à chaque citoyen en échange de son travail, le développement et la satisfaction de ses besoins. Que peut à cela le sabre des prétoriens » ?

Avais-je tort de dire qu’il faut relire Victor Schœlcher ?

Le Progressiste, 19/07/1958

 

 



10/08/2008
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