Sauvons le Lycée Schoelcher

Inauguration du premier Lycée de la Martinique 21 juillet 1881

Inauguration du premier Lycée de la Martinique

21 juillet 1881

 

3/ Discours de Marius HURARD, Président du Conseil Général

 

         Oui, Messieurs, le conseil général doit être fier de son œuvre, et l’on avait raison de rappeler tout à l’heure avec quelle ténacité, avec quelle patiente sollicitude, il a poursuivi la réalisation de ce projet sorti aujourd’hui du domaine des rêves pour se traduire par une puissante réalité.

 

         Le lycée est notre œuvre, Ego sum qui feci, pouvons-nous dire avec un légitime orgueil en présence de cette résultante de dix années d’efforts patiemment accumulés.

 

Certes, la gestation a été pénible, laborieuse, et plusieurs fois les plus confiants se sont demandés si nous ne serions pas morts sans avoir vu cette terre promise si convoitée par les hommes de cœur.

 

         La voilà donc enfin, Messieurs.

 

         Quant à vous, chers collègues, qui m’écoutez, quant à vous qui, en dépit des calomnies, des criailleries et des accusations les plus passionnées, n’avez cessé de faire votre devoir sans faiblesse, sans défaillance, soyez heureux ; votre œuvre est là qui s’impose, et le pays est là qui vous en remercie et qui s’en souviendra.

 

         Il s’en souviendra, car il aura toujours à l’esprit la ténacité déployée et les difficultés vaincues. Il s’en souviendra, car ce que vous avez souffert pour l’émancipation intellectuelle du peuple n’est pas de ces choses que l’on oublie.

        

         Et d’ailleurs, Messieurs, le résultat ne sera-t-il pas là se manifestant chaque jour et sur chaque point de ce pays, des plus diverses façons ?

 

         Mais que l’on ne s’imagine point que, satisfaits de notre œuvre, nous soupirions après le repos que réclame une grande  somme d’efforts dépensée.

        

         Le but que nous poursuivons depuis dix ans, c’est la destruction de cette bastille qui s’appelle l’ignorance, et, avec elle, de cette sottise inanalysable que l’on appelle le préjugé de couleur.

 

         L’ignorance, Messieurs, elle est partout, se traduisant par les manifestations les plus ridicules et les plus humiliantes pour notre orgueil de créole. C’est une ennemie qui doit être poursuivie sans trêve, ni merci.

 

         Non, nous ne venons pas chanter devant vous le nunc dimitis in pacem de cet homme de l’Ecriture. Ce que nous venons prendre devant vous, c’est l’engagement formel, catégorique, de poursuivre l’œuvre que nous avons commencée.

        

         Le lycée, Messieurs, est une halte, mais ce n’est qu’une halte de quelques instants.

 

         C’est votre sympathie pour cette œuvre de rénovation qui vous amène ici ; c’est à cette sympathie que nous venons nous réconforter. Ce n’est pas que nous ayons besoin d’un encouragement quelconque dans l’accomplissement de notre devoir ; mais il est bon qu’en dehors des séances où nous nous occupons du bien-être matériel, intellectuel et moral du peuple, nous sentions que ce que notre pays compte d’intelligences, d’hommes de cœur, que tout cela nous suit, nous accompagne de ses vœux, et nous prête, pour ainsi dire, une collaboration silencieuse.

 

         Pères et mères de famille qui m’écoutez, merci du puissant concours que vous nous offrez ; merci à vous tous qui êtes venus démentir dans cette enceinte cette affirmation de nos ennemis, que le lycée est l’œuvre de quelques sectaires de l’athéisme, et que le pays reste indifférent devant cette grande œuvre.

 

         Quand demain nous opérerons cette transformation de l’instruction primaire dont les bases sont déjà solidement posées, et qui n’attend, pour une réalisation complète, définitive que la disparition du fléau que nous subissons ; quand nous ouvrirons ces cours normaux pour l’instruction et la formation de notre jeunesse à l’enseignement primaire laïque, vous serez encore avec nous, car vous savez apprécier le but de nos efforts et la grandeur de notre tâche.

 

         Pour vous, Monsieur le Proviseur, pour vous, Messieurs les Professeurs, qui abandonnant les joies de la famille, n’avez pas craint d’affronter un climat pénible et parfois funeste, afin de nous aider à planter dans ce pays le drapeau de l’Université, c’est-à-dire du libéralisme dans l’enseignement, soyez les bienvenus parmi nous.

        

         Nous vous avons vu à l’œuvre ; nous savons de quel dévouement vous faites preuve dans l’accomplissement de votre sainte mission. Laissez-nous vous dire que le conseil général, que le pays tout entier vous tiendra compte de ce que vous faites pour lui.

 

         Laissez-nous, par delà l’Océan, dire à ces êtres chéris que vous avez laissés là-bas dans notre France bien-aimée, que les Français de la Martinique vous aiment et vous admirent, que vos mères qui vous pleurent peuvent compter sur le dévouement de nos mères et notre reconnaissance à tous.

 

        

 



10/08/2008
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