Sauvons le Lycée Schoelcher

Victor Schoelcher et l'abolition de l'esclavage

Victor SCHŒLCHER  ET L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE

 

par Aimé CÉSAIRE

 

C'est un lieu commun d'affirmer que la Révolution de 1848 périt, d'avoir été faite, par surprise, et comme par hasard, par des hommes mal préparés à la stratégie et à la tactique révolutionnaires. Il est vrai.

 

Les hommes de 48, dupes des illusions de la fraternité, ne surent ni prévoir l'obstacle et l'inévitable recul, ni par suite profiter du « flux » insurrectionnel pour briser ce qu'il fallait briser, en sorte que quand ils voulurent agir, il ne fut plus temps : le flot s'était dérobé sous eux. Si, malgré tout, de la grande déconfiture, surnage un fait positif, l'abolition de l'esclavage, c'est que dans un domaine limité, la Révolution buta sur les hommes qu'il fallait : d'esprit assez ferme  pour maintenir les principes, d'audace assez franche pour assumer la responsabilité de déplaire, de regard assez aigu, pour se rendre compte que ne pas agir vite, ne pas frapper fort, dans le feu et l'éclair de février, c'était se condamner à l'impuissance des lendemains d'inspiration et d'exaltation. Et en effet, posons-nous cette simple question : que fût devenue l'idée abolitionniste, si comme le voulaient Marrast, Mestro  et tant d'autres on avait attendu les élections et remis à l'Assemblée Constituante le soin de la réaliser?

 

Aucun doute n'est permis : l'Ordre, la Propriété, la Religion plantés à tous les carrefours eussent tout arrêté.

 

La seule chance des esclaves était une action gouvernementale énergique ; un geste révolutionnaire, un acte fulgurant. Ainsi le comprit Victor Schœlcher, une des rares têtes politiques de la Révolution.

 

Qui était cc Victor Schœlcher ?

Un de ces grands honnêtes hommes que l'on rencontre de loin en loin dans les allées de l'histoire. Un homme à principes, certainement; d'aucuns diront à marottes. Un logicien à coup sûr. Un émotif aussi, à n'en pas douter, qui ne pardonnera jamais à l'esclavage de s'être jeté au travers de sa route, quelque part du côté de La Nouvelle-Orléans ou de La Havane ; un homme de culture, de probité scrupuleuse, de courage tranquille, qui eut une sorte de génie : celui de la conscience morale.

Il est significatif qu'il a assez frappé ses contemporains pour qu'ils aient beaucoup parlé de lui. On a dit sa bonté, sa politesse cérémonieuse, son flegme, son élégance, son tact.

Précisons, en tout cas, sa singularité : que rationaliste égaré parmi des romantiques, athée parmi des déistes, cet homme que les caractérologues modernes, qui savent braver le ridicule, classeraient parmi les « secondaires à champ de conscience étroit », fut le plus efficace, le seul absolu, le seul conséquent des abolitionnistes.

 

* * *

Abolitionniste, oui. Avec tout ce que ce mot désuet, comporte de moralisme didactique, et de philanthropie généreuse. « Le droit de l'homme à la liberté, à la possession de soi-même », écrit Schœlcher,« renferme à la fois pour lui, le bicn moral et le bien matériel. Cc n'est pas une convention sociale de temps, de lieux et de circonstances, c'est une vérité universellement reconnue, et elle prend à ce titre le nom de principe, de même que la fidélité à la foi jurée est un principe pour cette raison que personne au monde ne pourra jamais y contredire... Eh bien, alors que les colonies soutenaient que leur prospérité était attachée à l'esclavage..., nous aurions nié sans hésiter : cela fût-il vrai, périssent les colonies; périssent les colonies plutôt que le principe du droit de l'homme à la possession de soi-même ! »

 

Abolitionniste.

Comme Tocqueville, Broglie, Lamartine, Agénor de Gasparin. Certes.

Schoelchcr est cela et mieux que cela.

« L'abolitionniste» n'est jamais à tout prendre qu'un «homme de la vertu», et de ce Don Quichotte verbeux qui n'a  guère à opposer au cours du monde que le ronronnement de sa belle conscience, le cours du monde se débarrasse vite - à moins que plus simplement il ne le séduise et digère.

C'est ici que très précisément Schœlcher dépasse l'abolitionnisme et rejoint la lignée de l'homme révolutionnaire : celui qui se situe résolument dans le réel et oriente l'histoire vers sa fin.

 

* * *

 

1830. La traite officiellement abolie, continue, exacerbée en contrebande.

Quant à l'esclavage, il bat son plein. On fouette. On applique le quatre-piquets.

Aux pieds ; il y a des chaînes. Aux cous, le carcan.

Ainsi le veut le Code qui depuis 1685, sous le titre de Code Noir, fait autorité en la matière.

 C'est un travail bien fait. Tout y est prévu :

Pour le violent, celui qui a frappé son maître : la mort.

Pour le voleur, la mort.

Pour le fugitif, de un mois : les oreilles coupées et une fleur de lys sur l'épaule.

Pour le récidiviste, le jarret coupé et une seconde fleur de lys.

Pour l'incorrigible marron, la mort.

Le maître a pour lui le droit, le roi et les juristes.

Les autres aussi d'ailleurs.

Les théologiens, les journalistes, les reporters, les philosophes, tous les chiens de garde vautrés sur le lot d'arguments préremptoires légués par la sottise séculaire à l'hypocrisie universelle et qui aboient.

 

* * *

 

Il y a d'abord le côté de la Bible. Certes on n'ose plus trop reprendre les grossières subtilités sur la race de Cham, lequel fut maudit par son père Noé et condamné lui et ses enfants, à être les esclave des esclaves de ses frères Sem et Japhet.

On n'ose plus se fonder, comme aux XVIIe et XVIIIe siècles, sur l'Histoire patriarchale[1]  du théologien protestant de Zurich, Heidegger, qui nous raconte qu'au moment où le patriarche prononça cette malédiction, les cheveux de Chanaan se tordirent, et que son visage devint tout noir, d'où il suit évidemment que lcs nègres sont les fils de Chanaan et doivent rester éternellement en esclavage.

Cependant on rappelle complaisamment que la traite est avant tout une croisade ; et l'esclavage une entreprise de christianisation.

On déclare, comme au Conseil colonial de la Martinique, que « l'esclavage est une voie ouverte par la Providence aux succès de la Religion » ou, plus lapidairement, comme à Bourbon :  « que l'asservissement des nègres aux blancs est la première visite de Dieu à la race noire ».

On fouille avec Granier de Cassagnac les textes sacrés et les Pères de l'Église et on en rapporte une brassée de bonnes raisons ; des encouragements en foule ; et pour les consciences tout apaisement :

« Ce qui frappe surtout saint Augustin, aussi bien que saint Crysostome », écrit en 1842, Granier de Cassagnac, « c'est l'immense perturbation que l'émancipation des esclaves eût jetée dans la société. Il s'adresse à eux avec une irrésistible véhémence pour les détourner de la pensée où ils auraient pu être que le christianisme venait pour les affranchir et qu'une fois chrétiens, ils seraient libres ». « Que les riches doivent de la reconnaissance à Jésus-Christ qui a consolidé leurs maisons [écrit saint Augustin], s'il y avait un esclave infidèle, Jésus-Christ ne lui disait pas : « quitte ton maître... » Non ce n'est pas ainsi que Jésus-Christ a parlé à l'esclave ; il lui a dit : « Sers ! » et pour justifier l'esclave, il a ajouté : « Sers à mon exemple ; le premier j'ai servi les méchants. »

Conclusion: on peut razzier, pillcr la côte d'Afrique. On peut asservir l'homme noir ;  le réduire à la condition animale.

Dieu avec nous. Que les consciences soient en paix!

 

5

 

Une fois lancé sur ce thème on peut aller très loin... On peut même arriver à démontrer que la condition servile est la meilleure de toutes - et certainement la plus proche du ciel.

D'ailleurs, l'esclave n'est-il pas logé et nourri ? N'est-il pas déchargé de tous les soucis ? Et dès lors qui ne voit qu'il peut consacrer tous ses efforts au perfectionnement de son âme :

C'est encore Cassagnac qui le note :

« L'esclave est sérieusement garanti par les lois, et surtout par les moeurs, dans sa personne et dans ses sentiments ; on ne lui demande que du travail, dans les limites posées par des règlements ; une fois ce travail fait, il est aussi libre de son corps qu'aucun ouvrier français, et il est beaucoup plus libre de son esprit, car il n'a à s'occuper d'aucune des nécessités de la vie, parce que le maître y pourvoit en échange de son travail. »

Si l'esclavage n'est pas un péché à l'égard de la divinité, encore moins est-il  un crime à l'égard de l'humanité.

Les nègres ? Des barbares. Des demi-hommes. Des êtres inférieurs.

La traite! Un voyage comme un autre. L'esclavage ? Un pas hors de la barbarie, un progrès vers la civilisation.

Rejetons les « imaginations burlesques  » des philanthropes.

Dans la massive déportation des nègres, il ne faut voir : « que des nègres fort grossiers, fort ignorants, fort mal nourris, vivant sans famille et à moitié sauvages avant d'être esclaves de blancs civilisés ; en un mot il faut y voir la colonisation de l'Amérique, opérée avec des ouvriers africains, avec augmentation pour eux de bien-être matériel et de garantie morale.»

Ceci dit pour les coeurs sensibles.

Évidemment ou a beau.coup parlé du fouet. On a prétendu avec le commandant de gendarmerie France que les oreilles du nègre ne connaissaient pas d'autres signaux et d'autres encouragements pour le travail que ses menaçantes vibrations dans l'air. Mais sait-on que si l'on emploie le fouet, c'est uniquement « parce qu'il s'entend mieux, plus régulièrement et de plus loin qu'une cloche » ?

On en frappe de temps en temps. Mais c'est beaucoup moins terrible qu'on ne le dit

C'est encore l'ineffable Cassagnac qui l'affirme : 

« Il n'y a rien de ridiculement exagéré comme ce que les philanthropes disent et publient sur  ce qu'ils appellent le supplice du fouet. Règle générale, sur 150 Nègres, il y en a au moins 100 qui n'ont jamais reçu un coup de fouet de leur vie... Il y a sur chaque habitation un certain « caput mortuum » de noirs paresseux, pillards et brutaux, d'abominables garnements, comme il y en a en Francc et dans tous les pays du monde. En France pas un maître ne voudrait les garder un quart d'heure chez lui, et ils formeraient au bout d'un an ou deux, le noyau des prisons et des bagnes ! Anx colonies, il n'y a pas moyen de les renvoyer, comme on fait ici des ouvriers ; ils font partie de l'habitation comme tous les autres, et il faut les nourrir et les entretenir... Mais en est bien obligé de les forcer au travail, puisqu'ils ne travailleraient pas de bonne volonté... La coercition est donc tout ce qu'il y a de plus rationnel et de plus moral à l'égard des récalcitrants. Quant au fouet, je crois, après avoir réfléchi, que c'est le seul moyen applicable.

Le bâton, employé dans les armées anglaises est monstrueux et peut estropier ; la corde employée dans la marine française est aussi terrible que le bâton ; la prison suspend le travail et par conséquent manque son but ; il ne reste donc plus que le fouet ».

Y a-t-il encore des incrédules? Des esprits forts, cuirassés contre la voix des apôtres? Des scrupuleux qui, l'arithmétique des plaisirs en mains, nient que l'esclavage soit une promotion dans le bonheur ?

 Il ne reste plus qu'à leur qu'à leur parler haut et clair le langage auquel jamais bourgeoisie ne fut insensible : le langage du bien-être et de la finance.

Des esclaves ? Bien sûr qu'il en faut. On peut le regretter, mais c'est comme ça. Pas d'esclave. Pas de sucre. Pas de sucre. Pas de colonises. Et on termine par le mot définitif du noble duc de Penthièvre parlant des nègres : « Uniquement destinés à la culture de nos colonies, la nécessité les y a conduits, cette même nécessité les y conserve ».

On le voit.

Au milieu du XIXe siècle de, l'esclavagisme est plus vivace que jamais. C'est un corps de doctrine, un système, une propagande, une manière de penser, une manière de sentir, et une foi tout ensemble, et si j'ajoute que sous les espèces du racisme et dn colonialisme, il se survit ; que les préjugés qui en sont la séquelle en même temps qu'ils influencent une politique tiennent lieu de pensée à des millions d'Européens et des millions d'Américains que d'une manière générale ils alimentent à longueur de journée la bonne conscience du « blanc moyen », on comprendra que Schœlcher :reste actuel et que ses arguments gardent assez de force pour mériter mieux que d'être rappelés : pour mériter de servir.

 

Quels étaient donc ces hommes qu'une sauvagerie insurpassée au cours des siècles arrachait à leur pays, à leur dieux, à leurs familles ?

Des hommes doux, polis, courtois, supérieurs assurément à leurs bourreaux : ce ramassis d'aventuriers  qui brisaient, violaient, insultaient l'Afrique pour mieux la dépouiller.

Ils savaient bâtir dcs maisons, administrer des empires, construire dcs villes, cultiver les champs, fondre le minerai, tisser le coton, forger le fer.

Leur religion était be1Ie, faite de mystérieux contacts entre le fondateur de la cité. Leurs moeurs agréables, fondées sur la solidarité, la bienveillance, le respect de l'âge.

Aucune coercition, mais l'entr'aidc, la joie de vivre, la discipline librement consentie.

Ordre. Intensité. Poésie et liberté. De l'individu sans angoisse au chef presque fabuleux, une chaîne continue de compréhension et de confiance.

Pas de science ? Certes, mais ils avaient pour les protéger de la peur de grands mythes où l'observation la plus fine et l'imagination la plus hardie s'équilibraient et se fondaient.

Pas d'art ? Ils avaient leur magnifique statuaire, où l'émotion humaine n'explose jamais si farouchement qu'elIe n'organise selon les obsédantes lois du rythme les grands plans d'une matière sommée de capter pour les redistribuer, les forces les plus secrètes de l'univers…

Il est certain que l'oeuvre  de Schœlcher prise dans son ensemble constitue un excellent exemple,  et très moderne, de critique démystificatrice.

C'est Schœlcher qui en des pages indignées, où son style d'hahitude sec et élégant s'enfle et s'cmporte jusqu'à l'éloquence la plus fougueuse rappelle que l'homme est l'homme, quelque soit sa filiation ethnique et foudroie les faux humanistes chrétiens qu'il a pris en flagrant délit de contradiction.

C'est encore Schœlcher qui dissipant les nuées de la métaphysique économique et entrevoyant - le seul de son temps - la racine de l'esclavage, préconise déjà l'amélioration de la technique comme son véritable remède.

Mais surtout, c'est Schœlcher qui réfutant le gobinisme instinctif et tenace de l'Europe affirme qu'il  nous est point démontrer que des cheveux plats sont plus intelligents que des cheveux crépus qu'un tissu réticulaire à sécrétion noire moins génial qu'un tissu réticulaire à sécrétion blanche.

Les grandes villes africaines ? Certes, il ne connaît pas le pays Yoruba. Il ne connaît ni Ojo, ni Ibadan, ni Ogbowoscho - ni les villes agglomératives de 100 à 200.000 habitants.

Mais il a lu Mungo-Park et par lui connaît Ségou, capitale du Bambara. Des monuments en plein coeur de l'Afrique ? Des écoles ? Des hôpitaux ? Pas un bourgeois du xxe siècle, pas un Durand, un Smith ou un Brown qui en soupçonne l'existence dans l'Afrique d'avant les Européens.

Schœlcher en signale l'existence d'après Caillé, Mollien, lcs frères Cander. Et s'il ne signale nulle part que lorsque les Portugais débarquèrent sur les rives du Congo en 1498, ils y découvrirent un État riche et florissant et qu'à la cour d'Ambasse, les grands étaient vêtus de soie et de brocart, il sait du moins que l'Afrique s'est élevée, d'elle-même, à une conception juridique de l'État et il soupçonne, en plein siècle d'impérialisme, qu'après tout la civilisation européenne n'est qumc civilisation parmi les autres - et pas la plus tendre.

*

*       *

 

C'est au : que faire ? que l'on attend le politique.

II est curieux de voir  comme aux conclusions languissent et s'essoufflent les  compagnons de route de Schœlcher.

9

Abolir l'esclavage ? Oui, mais comment ?

En juillet 1839, Tocqueville préconise entre le moment où l'esclave cessera d'être esclave et le moment où il jouira de tous lcs droits de l'homme libre, un temps d'apprentissage et de travail forcé.

C'est qu'il faut familiariser les colons avec l'idée d'émancipation, et mcttre par une éducation appropriée, la population noire en état de « supporter la liberté »,

Et comme, malgré tout, le travail court quelques risques, Tocqueville, par précaution supplémentaire, refuse au nouveau libre l'accès à la propriété. La page mérite d'être citée et d'être versée au dossier du capitalisme :

« Si les nègres émancipés, ne pouvant ni demeurer en vagabondage, ni se procurer un petit domaine, cn étaient réduits pour vivre à louer leurs services, il est très vraiscmbIable que la plupart d'entre eux demeureraient dans les sucreries Qu'on y regarde de près, l'on verra que l'interdiction temporaire de posséder la terre ,est non seulement de, toutes ks mesures exceptionnelles auxquelles on peut avoir recours, la plus efficace, mais aussi en réalité la moins oppressive. En interdisant momentanément aux nègres la possession de la terre, que fait-on donc ? On les place artificiellement dans la nosition où se trouve naturellement le travailleur d'Europe. Assurément, il n'y a pas là de tyrannie et l'homme auquel on n'impose que cette gêne au sortir de de l'esclavage ne ne semble pas avoir le droit de se plaindre. »

 Cynisme et intelligence. Juste compréhension de la genèse du capitalisme et du salariat. Un seul mot de trop : ce naturellement. L'historien 'l'ocqueville affecte d'ignorer quelles violences, quelles exactions ont réussi dans l'Europe du xve siècle, à arracher à leurs domaines ruraux d'énormes masses humaines, pour les jeter sur le marché du travail, sans racine, sans défense, prolétaires aliénables...

Si Tocqueville est cynique, Broglie est hautain et dédaigneux.

Dans son rapport de 1843, il se prononce pour l'abolition de l'esclavage, mais après un délai de dix ans.

Il est formel :

« Si l'on veut que l'apprentissage serve à quelque chose, il faut qu'il soit quelque chose. Si l'on veut que l'éducation donnée, ou plutôt administrée aux noirs, moitié par persuasion, moitié par  contrainte, porte quelques fruits, il faut lui laisser le temps d'opérer... La condition sine qua non de tüut progrès dans l'ordre intellectuel et moral, c'est un peu de calme.

« Pour maintenir, au moins pendant quelques années, l'esprit des noirs dans une situation paisible, il faut, sans doute, leur montrer la liberté en perspective, mais il faut la leur montrer à distance: aux approches du moment suprême, quoi qu'on fasse, l'agitation sera trop grande pour qu'on en puisse rien espérer. »

Admirez le ton paternaliste :

Jamais on n'a donné si peu.

Jamais on n'a donné si mal.

Bref on louvoie, on tergiverse, on bavarde :

De toute manière on compose avec l'esclavage.

L'immense mérite de Schœlcher est très tôt de rejeter tout compromis.

Pas d'apprentissage à la manière anglaise. Pas de demi-liberté à la Tocqueville ou à la Broglie. Pas d'amélioration de la condition servile. C'est d'abolition, d'abolition immédiate qu'il s'agit. Et pour le l'este, faisons confiance el la race noire...

Désormais sa formule : « On ne règle pas plus l'esclavage humainement qu'on ne règ1e l'assassinat. »

 

*

*       *

Il serait faux de dire que les dix-huit années du règne de Louis-Philippe n'ont pas fait avancer la question de l'émancipation des esclaves.

Le pas décisif qu'elles lui firent accomplir, fut de convaincre les bons esprits que rien ne pouvait être fait à l'amiable ; que les tentatives du réformisme se briseraient inéluctablement contre le mur des intérêts et que l'abolition se ferait révolutionnairement ou ne se ferait pas.

On connaît les faits :

En 1838, Hippolyte Passy saisit la Chambre d'une proposition qui donne la liberté aux enfants nouveau-nés et facilite les rachats d'esclaves. La Chambre dissoute n'eut pas le temps de se prononcer.

En 1839, Tracy renouvelle les propositions de Passy. Le rapport de Tocqueville ne reçoit aucune suite.

En 1840, une Commission est créée et Broglie rapporte en son nom en mars 1843.

Même échec. C'est alors que se situe un geste historique : les ouvriers de Paris dans une pétition à la Chambre des Députés, réclament l'abolition de l'esclavage.

Geste historique, oui, et d'une incalculable portée.

Ce jour-là, 22 janvier 1844, est scellée l'alliance des deux prolétariats : le prolétariat ouvrier d'Europe, le prolétariat servile des colonies.

Le document mérite d'être cité :

 

Messieurs les députés,

Les soussignés ouvriers de la capitale ont l'honneur, en vertu de l'article 45 de la Charte Constitutionnelle, de venir vous demander de bien vouloir abolir, dans cette session, l'esclavage, Cette lèpre, qui n'est plus de notre époque, existe cependant encore dans quelques possessions françaises. Ç'est pour obéir au grand principe de la fraternité humaine, que nous venons vous faire entendre notre voix en faveur de nos malheureux frères, les esclaves. Nous éprouvons aussi le besoin de protester hautement, au nom de la .classe ouvrière, contre les souteneurs de l'esclavage, qui osent prétendre, eux qui agissent en connaissance de cause, que le sort des ouvriers français est plus déplorable déplorable que celui des esc!aves. Aux termes du Code Noir, édition de 1685, articles 22 et 25, les possesseurs doivent nourrir et habiller leur bétail humain ; il résulte de publications officielles faites par le ministère de la Marine et dcs Colonies, qu'ils se déchargent de ce soin, en concédant le samedi de chaque semaine aux esclaves. Ceux de la Guyane française n'ont même qu'un samedi nègre par quinzaine, contrairement aux défenses de l'articIe 24 du Code Noir et aux pénalités de l'article 26.

Quels que soient les vices de l'organisation actuelle du travail en France, l'ouvrier est libre, sous un certain point de vue, plus libre que !es salariés défenseurs de la propriété pensante.

 L'ouvrier s'appartient ; nul n'a !e droit de le fouetter, de le vendre, de le séparer violemment de sa femme, dc ses enfants, de ses amis. Quand bien même les esclaves seraient nourris et habillés par leurs possesseurs, on ne pourrait encore les estimer heureux, car comme l'a si bien résumé M. le duc de Broglie, il faudrait autant dire que la condition de la bête est préférable à celle de l'homme, et que mieux vaut être une brute qu'une créature raisonnable. Fiers de la sainte et généreuse initiative que nous prenons, nous sommes sûrs que notre pétition aura de l'écho dans notre noble patrie, et nous avons confiance dans la justice des députés de France.

 

Paris, 22 janvier 1844. Signé : Julien GALLÉ et 1.505 signatures.

 

Devant cette mise en demeure énergique, le gouvernement biaise comme d'habitude. On condamne l'esclavage du hout des lèvres. On promet de l'amender. Mais on le conserve.

 

12

Le ministre de la Marine, l'amiral de Mackau est vague à souhait.

    «  Le Gouvernement cst persuadé qu'il doit faire tous les efforts possibles pour améliorer la situation dès noirs. (Rires ironiques à gauche.)

... Et il promet de travailler à « l'éducation morale et religieuse» des escIaves... Ou construira des chapelles.

 Guizot plus habile promet bien de prendre des mesures « pour préparer, pour amener, pour faire réussir l'émancipation », mais on est très vite fixé.

Lorsqu'en 1845, la bourgeoisie orléanistc, sous la pression de l'opinion démocratique, essaie de tenir ses promesses, incapable de trancher, incapable de faire preuve de vic, prise entre lcs principes pseudo-humanitaires et les préoccupations colonialistes de son gouvernement bâtard, elle ne peut que fouiller dans l'arsenal du passé et en sort avec les trémolos d'usage une vieille disposition romaine dont Sénèque faisait déjà  l'éloge : « Peculium suum quod comparaverunt ventre fraudato pro capite numerant. »

Voilà cc que l'on nous offre en 1845, en guise de solutions du problème de l'esclavage : On garantit à l'esclave la propriété de son pécule et on lui permet d'en faire



10/08/2008
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