Sauvons le Lycée Schoelcher

Contribution à l'élaboration dune politique du patrimoine à Fort de France

Pour une politique du patrimoine à Fort de France (volet 1)

« de tout paysage garder intense la transe du passage … »

Aimé Césaire, Moi, Laminaire …

 

Intervention d'Elisabeth LANDI au Conseil municipal du jeudi 31 juillet 2008

 

Monsieur le Maire, Chers collègues,

Le sujet qui nous occupe aujourd'hui est un sujet important car il touche aux éléments constitutifs de notre identité.

Aimé Césaire nous a appris que « comme l'homme a besoin d'oxygène pour survivre, il a besoin d'art et de poésie. … Par l'art, le monde réifié redevient le monde humain, le monde des réalités vivantes, le monde de la communication et de la participation ». (Discours sur l'art africain, avril 1966).

Nous pourrions le paraphraser en disant que l'homme a besoin de s'enraciner dans la connaissance de son passé pour survivre et que les traces de ce passé se lisent dans le patrimoine, dans les patrimoines d'un peuple.

 

1°) Il est donc nécessaire de définir les notions qui nous occupent, le patrimoine et la politique patrimoniale, et cela de façon la plus précise possible.

Le patrimoine est un Ensemble d'éléments matériels et immatériels d'ordre culturel, chargés de significations multiples, à dimension collective et transmis de génération en génération.

Depuis 2002, est apparue la notion de Patrimoine immatériel comme l'ensemble des manifestations culturelles, traditionnelles et populaires, à savoir les créations collectives, émanant d'une communauté, fondées sur la tradition (Unesco).

 

Le patrimoine appartient au peuple. Il est un héritage que nous recevons de nos aînés et que nous devons transmettre à nos enfants.

Il est un « moyen de reconnaître, de défendre et de faire fructifier un ou des héritages communs » (J. Le Goff, 1998) et il ne peut être conçu comme un outil doté de la possibilité de faire accéder, comme par un tour de magie, à la transcendance et à la vérité du passé.

 

Ce que nous considérons comme « patrimoine » est la résultante d'une action patrimoniale. Cette action exprime une conception du passé comme étant «  ce dont le présent a besoin pour se légitimer, se créer lui-même. » (Preziosi, 2004)

Ainsi, la sélection patrimoniale, quand elle s'exerce de façon volontariste et autoritaire, relève toujours d'une ré-écriture de l'histoire qui sert l'actualité et les projets de ceux qui la conçoivent au présent. Seuls les gouvernements des pays totalitaires effacent de manière arbitraire les traces du passé qu'ils considèrent comme « politiquement incorrect »

 

Le cas du lycée Schœlcher est un cas symptomatique de cette volonté de ré-écriture du passé ou plutôt d'effacement d'un certain passé.

 

2°) Le deuxième point à considérer est celui de l'existence d'une identité patrimoniale.

Le patrimoine n'est pas un objet inerte, il n'est pas mort. Bien au contraire, il est vivant et en dialogue constant avec les citoyens. Le patrimoine est parlant.

Il construit du sens et entre en résonnance avec leur perception du passé et leur projet d'avenir.

Avec le patrimoine, " nous sommes, nous nous mouvons, nous vivons dans l'œuvre de l'homme " déclarait Paul Valéry.

L'entrée par le patrimoine permet le contact le plus immédiat des citoyens avec l'art, avec l'histoire, et avec la création.

C'est le lieu de notre identité par le ciment et les liens de culture qu'il entretient avec les citoyens et le peuple. Le patrimoine est l'illustration la plus visible et la plus durable de cette revendication identitaire.

Il existe une identité patrimoniale comme il existe une identité linguistique ou plus largement culturelle.

 

Ainsi, la politique du patrimoine, ce n'est pas la conservation des vieux papiers et des cartes jaunies, ce n'est pas la réalisation d'expositions sur les traces d'un passé qui ne pose plus problème à la société.

Ce n'est pas la simple conservation des vieilles pierres pour se faire plaisir. Le patrimoine à conserver ne concerne pas seulement les vieilles « maisons remarquables » des siècles passés ou les vieilles églises, les vieilles habitations où l'esclavage est pudiquement effacé, les musées (où le discours est parfois scientiste et opère du déni et de l'invisibilité de la vie réelle des hommes, ce qui ne permet pas de comprendre comment se perpétuent les structures mentales du passé dans les actions d'aujourd'hui).

 

Il est éminemment politique au sens où il participe de la construction de la vie dans la cité et où il répond aux besoins existentiels des citoyens. Il touche à tout ce qui concerne la création humaine.

 

3°) La politique du patrimoine est en résonnance avec une politique de :

  • développement harmonieux des sociétés

  • de développement économique en termes d'emplois et d'activités, par les liens qu'il entretient avec l'industrie touristique et le développement du territoire.

  • de cohésion sociale et de renforcement des liens à l'échelle d'un quartier, d'une ville, d'un pays

  • de valorisation culturelle et identitaire

L'engouement du public pour le patrimoine, et notamment le patrimoine de proximité, a conduit à la multiplication d'actions de valorisation menées par les agents du patrimoine, touchant à l'animation des monuments, à la médiation pédagogique, à la promotion et à la diffusion des connaissances sur le sujet.

Cette politique est particulièrement significative notamment au moment où la Ville de Fort-de-France candidate pour le label « Ville d'Art et d'Histoire »,

 

Par ailleurs, la définition des patrimoines est extensible et on assiste à une véritable patrimonialisation des vecteurs culturels et identitaires : langues, arts de vivre et bâtir, expressions culturelles, objets du quotidien, etc.

La politique patrimoine ne relève donc pas d'une conception passéiste, tournée vers le ressassement d'un âge d'or perdu. Il constitue la fondation pour un avenir fortifié.

 

Cette politique s'articule donc autour d'une conception et d'une interprétation de l'histoire d'un peuple et d'un pays. Elle interroge le sens du projet de société à travers les choix qui sont opérés, les politiques éducatives et par là même les objectifs de conservation, de restauration et de valorisation.

Dans un pays qui se targue de faire du « devoir de mémoire » l'Alpha et l'Omega de sa politique de développement, il est symptomatique qu'une partie de son passé soit raturée de manière aussi violente et si peu concertée. C'est bien l'expression d'une manipulation techniciste d'une partie de la mémoire et de l'histoire.

(Cf. Journaux TV de 19h où se télescopaient les images de la destruction du bâtiment G du lycée et celles des jeunes femmes s'exhibant sur les bateaux suiveurs de la course des yoles : pendant qu'on s'amuse et on danse, on efface nos repères et notre histoire.

 

On peut donc se poser la question suivante : la destruction du lycée relève-t-elle seulement d'arguments techniques et financiers ? Un peuple se contente-t-il seulement de nourritures matérielles ?

 

La réalité est tout autre :

Dans le cas qui nous occupe, la symbolique est très forte : le lycée Schœlcher n'est pas un simple, un banal bâtiment de béton déclaré pourri et un amas de vieilleries prêtes à s'écrouler

.

Il possède, c'est indéniable, une qualité architecturale reconnue : celle du label « patrimoine du XXe siècle » connu aussi sous la dénomination architecture moderniste .

 

Selon le rapport de la DRAC pour le label « Patrimoine du XXe siècle » :

« C'est un édifice classique dans sa composition : très ordonnancé, respectant la symétrie.

Dominant la baie de Fort-de-France, il est implanté sur les pentes de Bellevue, face à la mer. Dans une composition savante mais toujours lisible, il égrène ses très nombreux bâtiments et ses circulations complexes. Elles constituent un lacis de passerelles et d'escaliers qui participe fortement au style organique de l'ensemble.

L'utilisation du béton et la pureté des formes sont des caractéristiques de la modernité. Le vocabulaire architectural moderne joue avec des formes géométriques élémentaires particulièrement dans les bâtiments entourant l'entrée : angles, courbes, grandes horizontales et fins voiles de béton. Une très élégante horloge en forme de clocheton, typiquement art déco est l'un des rares détails « décoratifs » de l'édifice.

L'ensemble possède des qualités thermiques (le lycée est apprécié pour sa ventilation) et parasismiques. C'est un ensemble unique de par son homogénéité architecturale. »

 

Mais il est aussi et surtout le symbole d'un projet de société fondé sur l'exigence démocratique et méritocratique.

 

En effet, l'histoire de ce pays ne s'arrête pas en 1848. La sortie de la société esclavagiste fut pour les hommes de gauche et d'extrême gauche de l'époque l'occasion, de poser les jalons d'une utopie refondatrice qui a fait consensus : celle de la formation des hommes, celle de la construction d'une conscience politique et d'une éducation à la dignité des hommes et des femmes de ce pays à travers un enseignement public et laïque.

 

La création du lycée en 1880 à Saint-Pierre puis sa délocalisation à Fort-de-France est l'aboutissement de ce combat.

 

La dénomination, Lycée Victor Schœlcher, fut la revendication de ces hommes, républicains de gauche, qui rendait hommage à l'abolitionniste certes mais aussi à l'artisan du décret de 1848 sur l'éducation publique pour tous les enfants, quelques soient leur origine sociale et la couleur de leur peau ou leur degré de légitimité. Le gouvernement français accéda à leur demande en 1902.

 

Ces hommes n'étaient pas des inféodés à la France, à la Mère-Patrie. Ils réclamaient leurs droits de citoyens.

 

Il est enfin le lieu de la formation, de l'éducation de milliers de jeunes Martiniquais et Martiniquaises, ceux et celles qui ont formé cette élite démocratique qui encadrent le pays aujourd'hui. (cf. le film extraordinaire d'Euzhan Palcy, « La rue Case-Nègres »).

Il est le symbole d'une certaine fierté martiniquaise, d'une forme de culture qui nous a hissé au rang des peuples conquérants, d'une réussite pour tenter de sortir de la fatalité de la malédiction et de la déréliction.

 

Pour comprendre tout cela, il faut rappeler brièvement qui est Victor Schœlcher :

Victor Schœlcher est un révolutionnaire de 1848, un républicain radical, ce qui veut dire qu'il se situe sur l'extrême gauche de l'échiquier politique de l'époque.

C'est un homme qui n'avait rien à gagner dans le combat abolitionniste. Fils d'industriel alsacien, sa carrière était toute faite. C'est d'ailleurs à l'occasion de voyages d'affaires qu'il découvre la réalité des esclavages dans les Caraïbes.

C'est donc à partir de son expérience véritable qu'il prend conscience de ce qu'il qualifie de « crime de lèse humanité » et de « violation flagrante du dogme républicain ». Son combat abolitionniste va évoluer vers l'abolitionnisme radical, ce qui va à l'encontre des idées reçues de l'époque qui voulait que l'abolition soit progressive pour habituer les esclaves à la liberté. Ce fut le cas de l'abolition à l'anglaise.

Mais plus que cela encore, Victor Schœlcher va opter pour une abolition couplée à l'octroi de la citoyenneté. C'est le seul cas d'abolition de l'esclavage où les anciens esclaves deviennent simultanément libres et citoyens (les hommes seulement évidemment) participant au suffrage universel dès les premières élections législatives.

C'est une originalité des colonies françaises. Elle est due exclusivement à la volonté farouche de Victor Schœlcher qui a pesé de tout son poids dans la décision.

Ce choix est lié à son profond humanisme et à sa foi en la culture du progrès et des idéaux de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789.

Enfin, il a tenu à associer au décret d'abolition une série de décrets dont celui sur l'école qui prévoyait pour les colonies une éducation gratuite pour tous.

C'est donc un homme qui ne transigeait pas avec les idéaux et les principes, dont la carrière politique fut difficile, qui doit partir en exil après le coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, alors que d'autres abolitionnistes pactisaient avec l'ennemi et les conservateurs de droite.

Quand la République est rétablie en France, il devient Sénateur de la Martinique en charge de la commission de l'éducation et un des relais des républicains martiniquais dans la capitale.

C'est ce courage politique, cette lucidité et cette constance dans l'action que les républicains et les socialistes martiniquais ont voulu saluer quand ils ont demandé en 1901 que le lycée soit dénommé « Lycée Schœlcher ».

 

C'est ce que rappelle Aimé Césaire dans sa lettre de demande de classement de cet édifice datée du 10 octobre 2007.

« Le lycée porte le témoignage d'une époque incontournable de notre patrimoine martiniquais.

C'est en outre, dans ce lycée qu'un grand nombre de Martiniquais de renom ont fait leurs études.


 

C'est que nous Martiniquais n'entendons pas oublier que dans la lutte pour notre libération physique, il y a eu, ce Grand démocrate, ce Grand républicain, cet Humaniste, Victor SCHŒLCHER qui avec courage et détermination a défendu jusqu'au bout la cause Anti-esclavagiste.

Le lycée Schœlcher est devenu un monument HISTORIQUE que nous devons garder à tout prix, véritable document historique.

Le lycée SCHŒLCHER c'est l'affirmation d'une fidélité et l'affirmation d'une doctrine. »

 

Alors de quoi avons-nous peur ? Que redoutons-nous derrière le symbole du lycée ? à quoi nous renvoie-t-il ?

Victor Schœlcher nous gêne-t-il encore à ce point ?

Ou est-ce la notion d'élite ou une certaine culture Foyalaise que nous rejetons ?

 

Il nous faut débattre de ces questions sereinement.

 

Car le problème est de savoir quelles sont les œuvres du passé qui rempliront cette mission ?

Doit-on les sélectionner de manière arbitraire ? Ou relèvent-ils d'un consensus ?

Peut-on restituer et désenclaver la mémoire en proposant le discours hygiéniste et sécuritaire de la technique et de la seule sécurité ?

Quid du spirituel et du symbolisme ?

Quid des techniques qui aujourd'hui permettent de réparer et d'adapter les monuments du passé ?

Faut-il détruire tous les édifices publics qui ne sont pas aux normes actuelles, parasismiques et qui reçoivent du public tous les jours et en masse (les lieux de culte, les bibliothèques, etc.) ? (cf. lettre d'André Constant dans le FA)

 

Dans tous les pays de la Caraïbe, même dans ceux qui ont voulu regarder le monde après une révolution, il y a eu une volonté de préserver le patrimoine que certains se plaisent à qualifier de « colonial » même si par ailleurs on vante les charmes des maisons coloniales auprès de nos touristes.

Ce patrimoine est devenu aujourd'hui un enjeu économique et mondial : le vieux centre de la capitale cubaine, la Havane, le vieux San Juan à Puerto-Rico, pour ne citer que ceux-là.

Même dans le pays de la révolution prolétarienne, Léningrad est redevenue Saint-Petersbourg et a retrouvé les fastes de son patrimoine religieux et impérial.

 

4°) La politique du patrimoine ne peut donc se concevoir sans les outils législatifs liés à sa protection.

- Ainsi comment articuler politique patrimoniale et développement urbain ?

- Que doit-on conserver, classer, restaurer, préserver, valoriser ?

- Qu'est-ce qui relève de notre identité patrimoniale ?

- Quelle conception devons-nous privilégier ici dans nos pays de la Caraïbe, pays où le rapport au passé ne se décline pas de la même manière que dans la vieille Europe ?

Peut-on visiter une rue « case-nègres » comme on visite les douves d'un château du Moyen Age ? Peut-on en faire des lieux touristiques, des chambres d'hôtel, sans une réflexion éthique ?

 

Ces questions sont au cœur de la nécessaire réflexion que nous devons avoir, dans un débat démocratique et approfondi.

L'art, la culture, l'architecture et le patrimoine participent de la construction et de la vie de la société.

Ils expriment une vision du monde, la place de l'homme dans le projet de société et dans le monde que nous souhaitons construire.

Ils sont au cœur d'une articulation au temps et à l'espace, au cœur de la communauté d'émotion qui unit les membres d'un même groupe humain. Ils sont le témoignage d'un passé commun et une projection vers l'avenir.

Une politique du patrimoine, comme toute politique culturelle, doit prendre en compte l'héritage du passé et la perspective de l'avenir et de la création.

 

La sauvegarde du patrimoine s'articule autour de plusieurs axes complémentaires :

-          dresser rapidement un état sanitaire du peu de monuments classés et inscrits et surtout à faire classer.

-          effectuer un bilan des régimes juridiques de protection adaptés à nos régions.

-          réfléchir aux procédures les plus adaptées à la protection des nouveaux patrimoines.

-          intensifier les discussions avec les autres collectivités publiques pour améliorer la répartition des rôles en matière d'entretien et de gestion des monuments.

-          envisager le régime du mécénat et développer les possibilités de partenariats public/privé.

 

La politique du patrimoine, c'est aussi le soin apporté à l'égard des constructions futures.

 

Il existe aujourd'hui des outils législatifs qui permettent de définir cette politique.

Ils facilitent la mise en valeur et la protection du patrimoine avec notamment la création d'un périmètre de servitude (les abords) autour des édifices protégés (loi de 1943), l'instauration de secteurs sauvegardés autour du patrimoine bâti dès 1962, et en 1983, la création de zones de protection du patrimoine architectural et urbain (ZPPAU) et leur extension aux sites naturels et paysages en 1993 (ZPPAUP).

Le PLU est un outil fondamental qui nous donne les moyens de prévenir les risques de démantèlement des patrimoines architecturaux urbains.

 

Permettez-moi, Monsieur le Député Maire, de m'interroger sur les limites actuelles de ces outils, en Martinique, quant à la délimitation d'une part du périmètre ZPPAUP et d'autre part sur la notion même de patrimoine à sauvegarder.

Il faut de l'audace et de l'ambition pour une Ville-Capitale, dotée d'un des plus riches patrimoines des villes de la Caraïbe.

 

Je propose la création d'un label pour la Ville de Fort-de-France :

© Patrimoine de Fort-de-France, une promesse d'avenir.

 

Paul Valery déclarait dans Eupalinos :

 " Dis-moi, puisque tu es si sensible aux effets de l'architecture, n'as-tu pas observé, en te promenant dans cette ville, que d'entre les édifices dont elle est peuplée,

les uns sont morts ;

les autres parlent ;

et d'autres enfin, qui sont les plus rares, chantent ? "

 

C'est ce qu'Aimé Césaire exprimait avec force et détermination quand il disait dans sa lettre que le Lycée Schœlcher était devenu un monument HISTORIQUE.

 

Elisabeth LANDI

Professeure d'Histoire en C.P.G.E. (classe préparatoire aux grandes écoles)



10/08/2008
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